Floriane Joseph, 24 ans, une écriture par blocs et un premier roman publié

Floriane Joseph, 24 ans, est une autrice nordiste qui vient de publier son premier roman, La Belle est la Bête. Dans un monde merveilleux aux reflets dorés et aux fruits sucrés, une princesse est victime d’une attaque à l’acide. Pour se reconstruire et apprivoiser son visage, elle fabrique et porte des masques époustouflants.

Depuis combien de temps écris-tu ?


J’écris depuis que j’ai 10 ou 11 ans environ.


Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ?


C’est la lecture qui m’a donné envie d’écrire. J’adorais lire des livres ; de là, j’ai commencé à m’intéresser aux écrivains qui écrivaient ces livres, et j’ai voulu faire comme eux.


Comment passe-t-on de l’envie d’écrire à la phase d’écriture ?


En ce qui me concerne, une idée de roman mature plusieurs semaines minimum dans ma tête, en général plusieurs mois, voire années, avant que je commence à écrire. Quand cette idée prend enfin le pas sur toutes les autres, quand je me mets à y penser tous les jours, que je vois les personnages comme s’ils étaient vrais et que le rythme des phrases commence à marteler dans ma tête, alors je me mets à écrire. C’est comme de remonter une petite voiture pendant plusieurs mois avant de la lâcher soudain, quand le processus d’écriture commence.


Est-ce que tu as eu à gérer un sentiment d’illégitimité ou des doutes ? Comment as-tu fait pour aller au-delà ?


Je ne crois pas avoir eu de sentiment d’illégitimité car j’ai eu la chance de commencer à écrire quand j’étais encore enfant et que ces questions-là ne pouvaient pas m’atteindre ; et ensuite c’était une activité que je m’étais appropriée, qui faisait simplement partie de moi de manière incontestable. En revanche, j’ai eu des doutes, sur des choses que j’ai écrites bien sûr, mais aussi sur le fait même de devenir
écrivaine : j’avais peur que ça n’arrive jamais. Je craignais de n’être jamais publiée et je savais pourtant que je continuerai à écrire avec ce rêve, et j’avais peur de gâcher des années de ma vie pour rien, sans arriver à renoncer. Heureusement, la publication de « La Belle est la Bête » est arrivée.


Pourquoi écris-tu ?


Cette question est si difficile… Je crois que j’écris parce que je n’arrive pas à imaginer ma vie sans écriture. Chaque fois que ça ne va pas, qu’une info me blesse, que le monde me semble absurde, que j’ai peur, tout me ramène à l’écriture : à une histoire à raconter, un poème, une phrase qui ferait un joli titre. Pour moi l’écriture, c’est à la fois profondément beau, mais c’est aussi ce qui a le plus de sens. C’est la colonne vertébrale qui tient ma vie.


As-tu un rituel d’écriture ?


Pas vraiment, il me faut juste du temps et du silence.

Tu écris des poèmes depuis longtemps, pourtant ton premier livre publié est un roman, pourquoi ?


En fait, mes deux premiers romans (avant « La Belle est la Bête ») ont été refusés par plein de maisons d’édition et j’étais très déprimée. Au moment où je corrigeais « La Belle est la Bête », avant de l’envoyer à nouveau à des maisons d’édition, j’ai ressenti le besoin de me protéger avec un espace d’écriture à moi, où personne ne pourrait me dire non. C’est comme ça que j’ai commencé à publier les poèmes que j’écrivais sur Instagram. Et puis finalement, « La Belle est la Bête » a trouvé un éditeur qui, je l’espère, voudra également publier mon premier recueil de poésie.


Est-ce que tu abordes de la même manière l’écriture de poèmes et celle d’un roman ? Quelles sont les différences ? 


En ce qui me concerne il y a pas mal de différences. Je peux écrire des poèmes n’importe où, n’importe quand, et un peu tous les jours sans problème. Par contre il me faut plusieurs jours entièrement libres devant moi pour écrire un roman. Souvent, pendant quelques semaines, je prends de l’avance sur mon « vrai » travail : je suis prof, donc ça veut dire préparer tous les cours bien à l’avance, faire tomber les interros à peu près au même moment pour toutes mes classes et corriger toutes les copies d’un coup etc. De cette façon, je peux ensuite bloquer une semaine ou deux dans mon emploi du temps et ne faire qu’écrire mon roman plusieurs jours d’affilé. Dans le pire des cas, je peux faire ça à plus petite échelle, en m’avançant toute la semaine pour me libérer une journée entière d’écriture.


Comment est née l’idée de ton premier roman ?


« La Belle est la Bête » est venue de deux inspirations différentes. D’un côté, il y a eu la lecture d’un article sur des femmes défigurées à l’acide en Inde. De l’autre côté, j’ai pris conscience que le conte de notre enfance « La Belle et la Bête » ne prônait pas tant que cela l’amour au-delà des apparences puisque c’est l’homme qui est laid, alors que l’héroïne s’appelle Belle. L’aspect sexiste de la situation m’a frappée : les femmes n’ont pas droit à la laideur. Ce n’est même pas le fameux « sois belle et tais-toi » mais « sois belle sinon ne sois pas ». Les deux idées se sont rejointes et j’ai su que je voulais écrire l’histoire de ma belle défigurée.


Ce premier roman, que l’on peut qualifier de conte pour adultes, est d’un genre assez peu vu, pourquoi t’es-tu dirigée vers celui-ci ?


Je n’avais pas vraiment prévu de me diriger vers le conte au début. Je savais que je voulais raconter l’histoire d’une femme défigurée à l’acide, mais je ne me voyais pas écrire sur l’Inde (pays dont parlait l’article que j’avais lu) car je n’ai pas assez de connaissances sur ce pays. Et quand le vrai conte « La Belle et la Bête » est venu rejoindre ma première idée, j’ai compris que tout serait plus simple et plus fort si j’allais vers l’univers de conte. Je pouvais créer un monde merveilleux et en même temps aborder beaucoup de problèmes de nos sociétés (terrorisme, féminisme, guerres…) à travers un prisme universel.


Comment trouves-tu ton inspiration ?


Je crois que l’écrivaine Taiye Selasi a un jour déclaré que si elle savait d’où venait son inspiration, elle y retournerait plus souvent. Je ne sais pas vraiment d’où vient la mienne : de tout et de rien dans le monde qui m’entoure, vie réelle, art, phrases entendues…


Est-ce que la phase d’écriture a plutôt été des séances au fil de ton inspiration ou t’es-tu imposée un rythme ? 


En ce qui me concerne, l’inspiration est là, mais elle n’est pas souvent compatible avec l’emploi du temps… Je m’impose donc un rythme par nécessité : puisque je n’arrive pas à travailler autrement que par gros blocs, quand j’ai une semaine devant moi, pas question de procrastiner ! Pour « la Belle est la Bête », j’ai commencé à écrire comme je le pouvais plusieurs fois par semaines pendant l’automne car je ne pouvais plus me retenir, et ensuite je me suis forcée à écrire 10 pages par jour pendant 10 jours juste avant Noël : je ne faisais que ça de mes journées. Ensuite, je n’ai rien écrit pendant plusieurs mois, avant de terminer d’un coup. Pendant les phases de relecture aussi, je m’impose un rythme : je ne fais que ça pendant deux semaines, et je dois relire 10 ou 15 pages par jour. Sinon, je n’ai pas le droit d’aller dormir !


Comment s’est déroulée la publication de ce premier texte ?


Une amie à moi a découvert mes poèmes sur Instagram et les a beaucoup aimés. A ce moment-là elle commençait à chercher du travail dans une maison d’édition. Il y a eu des péripéties et des doutes, mais au final elle a fait lire le manuscrit de mon roman à la maison d’édition qui venait de l’embaucher, et ils ont accepté de me publier. Le fondateur de la maison d’édition, Edouard Frison-Roche (éditions Frison-
Roche Belles Lettres), m’a téléphoné pendant le premier confinement pour me dire qu’il avait aimé le livre et que c’était d’accord ! C’était un soleil planté en plein confinement !


As-tu un nouveau projet en cours ? Si oui, peux-tu nous en dire quelques mots ? (thème, parution…)


J’espère que mon premier recueil de poèmes pourra être publié prochainement. Sinon, je suis en train de corriger un nouveau roman, très différent : il se déroule sur une seule soirée au cours de laquelle on en apprendra plus sur la vie de 6 ami.e.s et la tragédie qui les lie.


Des conseils à donner quelqu’un qui souhaite se lancer dans l’écriture mais qui n’ose pas ou ne sait pas par où commencer ?


Lire, de tout, pour son plaisir. Et écrire. S’aménager comme on peut des endroits dans l’emploi du temps. Apprendre à dire non, comme l’explique Leïla Slimani dans « Le parfum des fleurs la nuit » : non, je ne viendrai pas dîner ce soir, non je ne peux pas aller au cinéma, non demain je ne garderai pas les enfants. Non, parce que je dois écrire. Enfin, il ne faut pas être trop dur envers soi-même : corriger, raturer, d’accord, mais écrire quand même. Ne pas s’arrêter au bout de quelques lignes en se disant que ça n’en vaut pas la peine. Ecrire comme on court, sans regarder en arrière.

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