Gaëlle Fonlupt raconte son rapport à l’écriture qui l’a menée à un premier roman publié

Gaëlle Fonlupt est l’autrice d’Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall, dont l’écriture est l’une de celles qui m’ont le plus marquée ces derniers mois. Des quartiers d’Hanoï à un hôpital psychiatrique, de l’histoire d’amour à celle de l’enfermement, elle soulève la perte et la résignation avec un style aussi riche que limpide. Je la remercie d’avoir accepté cette interview, qui est un exercice difficile.

Depuis combien de temps écrivez-vous ?


Depuis mes neuf ans. J’ai un souvenir assez précis du moment où l’écriture est arrivée, comme seul moyen possible pour dire certaines choses.


Depuis, j’écris par période, comme une vague. L’écriture s’impose souvent, par trop plein de choses qui insistent pour exister autrement qu’à l’intérieur, comme une brûlure qu’il faut soulager sous l’eau froide.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?


Stylo et papier sont les meilleurs pansements que je connaisse, les seuls exutoires efficaces à l’hypersensibilité (me concernant).


Au départ il y a toujours une émotion, vive, qu’elle relève de la joie, de la mélancolie, du traumatisme et très vite l’envie de la coucher sur le papier pour la circonscrire, l’observer, la malaxer, la dépasser, en faire un objet en dehors de soi, que l’on peut alors maîtriser, contenir et le cas échéant laisser au bord du chemin ou offrir aux autres selon la nature de l’émotion et l’avenir que l’on prévoit pour cet écrit.

Comment passe-t-on de l’envie d’écrire à la phase d’écriture ?


Ces deux phases sont pour moi indissociables, inévitablement concomitantes. Ce n’est bien souvent pas une envie d’écrire mais une nécessité. Une peau de mots qui vient apaiser une écorchure.

Pourquoi écrivez-vous ?


En ce qui me concerne, il y a deux types d’écritures : l’écriture pour soi et l’écriture destinée à être lue. L’écriture exutoire et l’écriture qui raconte, qui transmet. La première peut devenir la seconde, mais ce n’est pas une nécessité. Ce que j’aime dans l’écriture c’est l’idée d’emmener le lecteur avec moi, de me glisser dans sa main pour l’emmener dans mon monde et essayer de le faire vibrer sur la même fréquence le temps de quelques pages. Mais ce qui me décide souvent à écrire c’est l’envie de transmettre un message au lecteur, de faire bouger quelque chose en lui. J’aime refermer un livre avec la sensation qu’il m’a transformée, qu’il a fait évoluer mon regard, qu’il m’a donné à voir, à sentir une autre façon d’être au monde. J’espère parvenir à faire la même chose.

Avez-vous un rituel d’écriture ?


Quand je suis dans un projet de roman, je me couche le soir en pensant à un de mes
personnages et souvent je suis spontanément réveillée vers 3-4h avec l’envie de
coucher sur le papier ce qu’il m’a confié dans la nuit. Quand cela se passe comme
ça, c’est magique. Parfois c’est plus fastidieux, mais l’écriture c’est toujours avant
l’aube ou juste à l’aube selon la saison, quand tout le monde dort encore au moment
où l’esprit est encore un peu habité par la nuit mais déjà porté par cette limpidité du
réveil.

Comment est née l’idée de votre premier roman : avez-vous d’abord pensé à un
thème, un personnage, un sentiment, une intrigue… ?


Mon tout premier roman (jamais publié) était (comme souvent les premiers romans)
une histoire très (trop) autobiographique et beaucoup trop fragile pour être livrée.
S’agissant du premier roman publié, j’avais un message à faire passer, sur l’état
d’abandon de l’hôpital public et de la psychiatrie en particulier, de ce système qui,
par exigence de rentabilité, en a oublié son humanité, sa fonction essentielle et
première : prendre soin. Un message sur l’enfermement aussi. L’être humain n’est
pas fait pour être enfermé. Nous en faisons aujourd’hui l’expérience à grande échelle
avec le confinement dû au Covid (dont la quatrième vague sera psychiatrique, les
chiffres sont déjà là). Penser que l’on peut soigner et réinsérer en enfermant est une
hérésie. Pascal l’a dit avant moi. C’est valable pour l’hôpital comme pour la prison. A
fortiori dans un système exsangue, vidé de ses moyens humains, porté par des
soignants à bout de souffle car sur-sollicités. C’est aujourd’hui un système qui trop
souvent broie patients et soignants. J’en ai été acteur et témoin. Ça c’était pour le
message qui me portait. S’agissant de l’histoire, de l’intrigue, sa construction est
partie d’un tableau de Chagall qui me bouleverse depuis longtemps (les ponts de la
Seine, 1954). Une nuit je me suis réveillée avec la sensation d’être dans ce tableau.
J’ai alors imaginé l’histoire de ces deux amants bleus qui semblent dormir dans le lit
de la Seine tandis qu’une madone écarlate s’envole dans le ciel de Paris avec un
nourrisson sur son sein.

Comment trouvez-vous votre inspiration ?


Partout. Dans une lumière, une émotion, un paysage, une conversation surprise
dans le bus, un visage, un simple mot parfois que je trouve beau ou dont la sonorité
m’interpelle.

Quelle part laissez-vous au « réel » ?


Je pars toujours d’un vécu, d’un ressenti, d’une image, de personnes plus ou moins
proches de moi. Je malaxe le tout, parfois longtemps, jusqu’à ce que cela devienne
un fil prêt à tisser mon histoire. Ce que j’écris est une fiction faite de pixels de réalité
diffractés par le prisme de l’imagination.

Comment s’est déroulée la publication de ce premier texte ?


J’avais fini ce roman, sans avoir vraiment l’idée de le faire publier, mais une
personne de mon entourage m’a suggéré de présenter mon manuscrit au concours
Kobo/ Fnac des Talents de demain, ce que j’ai fait. Très vite il a été téléchargé (par
plus de 5000 lecteurs, c’était inespéré). Il a été retenu dans parmi les 5 finalistes. Je
me suis prise au jeu et l’ai envoyé à quelques éditeurs avant d’intégrer les éditions
d’Avallon.

Avez-vous un nouveau projet en cours ? Si oui, pouvez-vous nous en dire
quelques mots ? (thème, parution…)

Je suis sur un projet de second roman – un peu en panne en ce moment, la faute au
baby-blues suite premier, il paraît que c’est normal – et j’achève l’écriture d’un recueil
de poésie.

Un conseil à donner quelqu’un qui souhaite se lancer dans l’écriture ?


Ah, je ne suis pas sûre de donner des conseils intelligents ! Écrire un peu chaque
jour, sur n’importe quoi (un visage, une situation rencontrée dans la journée, un bout
de trottoir, une émotion, un souvenir, tout ce qui nous tombe sous la main). Ne serait-
ce que quelques mots par jour. L’écriture est une gymnastique, plus on la pratique,
plus elle devient souple, fluide, naturelle.


Ensuite trouver un sujet, sur lequel on aura envie d’écrire (et non pas un sujet dont
on pense qu’il peut plaire). Un sujet qui vient de l’intérieur.


Enfin, essayer de partir de ses propres émotions, de ses ressentis pour fouiller celles
des personnages. Montrer et faire ressentir plutôt que dire les émotions. L’intensité
émotionnelle durant l’écriture se ressent à la lecture. J’aime beaucoup les conseils
d’écriture d’Hemingway et notamment celui-ci « don’t describe an emotion, make it ».
Sinon, en matière de conseils en écriture, les Lettres à un jeune poète de Rilke
contiennent de vraies pépites.

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